J’ai fait mon inventaire, super trousse à pharmacie avec Savarine à gogo pour prévenir le paludisme ; lu ici et là quelques infos dans le Lonely Planet ; et effectué le ménage de printemps de fond en comble. J’ai couru comme d’habitude pour attraper mon avion, eu quelques nausées à l’idée de m’envoler pour mieux m’écraser – je rattrape le coup en me disant qu’au moins, je ne mourrais pas seule – J’atterris et là, j’ai à peine le temps de poser un pied sur la terre africaine, que l’air ambiant du Sénégal assiège mes narines d’une odeur puissante et enivrante. Le sol n’est pas de ciment ni même d’argile ou de sable, il est d’épices. Il eut été politiquement incorrect à peine débarquée de se baigner dans pareil bain de couleurs, mais je décide de remettre tout de même ça à plus tard.
Pour l’heure quelqu’un m’attend. Quelqu’un qui m’a fait rêver ce pays depuis mon petit appartement montreuillois.
Yann ? Seras-tu une fois de plus en retard à nos retrouvailles ? Je souris à l’intérieur : Yann serait en retard à son propre enterrement (je ne peux pas dire mariage, c’est encore moins son truc). Qu’importe. Malgré ma peur de l’inconnu, de la déception et de ce très grand moment de solitude qu’on peut ressentir du fait que personne n’a pensé à venir vous chercher à l’aéroport, j’ai toujours adoré participer aux débarquements. Quand les portes s’ouvrent enfin après une attente interminable au rayon bagages et que le dernier barrage de verre des portes automatiques cède devant l’impatience, c’est une véritable explosion de sensations. J’ai toujours éprouvé une exaltation orgasmique à voir les gens se jeter dans les bras les uns des autres, voir les larmes couler sur les joues et les bisous bruyants s’attarder dans les cous délicieusement offerts. Le bonheur des gens qui s’exhibe sans plus de retenu un très court instant est alors un cadeau extraordinaire – à voler absolument – et qui vaut bien tout ce qui peut et ne peut s’offrir. Souvent, je me sens tel un vampire, assoiffé de ce bonheur dont je me nourris et qui m’apporte une certaine paix intérieure.
Mais j’ai besoin d’étancher ma propre soif, une soif autre. Car le besoin de nourriture n’est rien comparé à l’urgence de la soif. Et il fait chaud ici, si chaud que je me sens littéralement fondre, comme du beurre.
Fondre en larmes, aussi – merde – parce que Yann est là, bel et bien à l’heure ! La surprise a de quoi en être une, ne m’a-t-il pas dit que la devise ici était « Doucement le matin, pas trop vite l’après-midi » ?! Je l’aurais bien vu avoir deux heures de retard.
Déjà le soleil se couche à l’horizon. Nombreux sont les Sénégalais qui se bousculent dans le hall pour porter les bagages des étrangers, qui bon gré malgré devront se résoudre à lâcher quelques francs CFA. Nous, nous levons le camp gentiment et traînons nos savates sur la poussière rouge jusqu’à l’hôtel.
Nous nous arrêtons en chemin pour manger un sandwich. Je n’en ai jamais mangé un si…si énorme. Le manger jusqu’à la dernière miette était une façon de montrer mon respect car la nourriture reste un luxe qu’il faut honorer où que nous nous trouvions sur cette terre et particulièrement là où elle est moins abondante. Eh bien ! je vais payer cet excès de zèle. Je serai malade toute la nuit. Je ne sais pas si j’ai rêvé cette nuit-là, si j’ai même fini par trouver le sommeil, mais une chose est sûre, à ce jour, je n’ai toujours pas tirer de leçon de cet épisode gastrique. J’essaye de finir mon assiette du mieux que je peux et si possible de taper dans celles des autres.
Premier enseignement : la faim peut s’avérer aussi douloureuse que la soif. Ce genre de chose s’oublie vite quand on ne connaît pas le manque ou quand on le connait trop bien.
Signe avant coureur et révélateur: ne pas perdre une miette de ce voyage.