| J'attends toujours avec impatience ce moment où je quitte mes pompes et mes repères de petite citadine pour un autre voyage.
Or, le plus dur et le plus enivrant de tous les voyages le devient quand on se donne la peine d'arriver au sommet, qu'on regarde devant plutôt que derrière, qu'on s'obstine en oubliant la douleur pour parvenir au bout du bout du monde, tout là haut dans les étoiles.
Ce dernier voyage aura été celui d'une longue épreuve... Quatre heures de marche où il m'a fallu ramper parfois pour suivre le rythme de David, quatre heures de dénivellé impitoyable parfois où les jambes tremblent, perdent courage, se traînent, rechignent, geignent.
Quatre heures d'une montée pendant laquelle une voix tonitruante frappe de plus en plus fort dans votre tête, vous exhortant à l'arrêt, à la panne sèche, à l'abandon.
Quatre heures où vous regardez autour de vous et chaque fois le paysage vous pousse à vous dépasser, à monter encore et toujours plus haut malgré la fatigue et la brûlure lancinante qui dévore vos poumons.
Quatre heures dont vous ne voyez pas le bout, pendant lesquelles au fil des minutes qui s'égrainent, vous vous liquéfiez littéralement, à chercher l'humidité dans votre bouche comme si vous n'aviez pas pu depuis des heures.
Vous haletez, vous maudissez l'idée d'avoir choisi un tel parcours et ruminez intérieurement parce que c'est lui qui vous a laissé choisir!!! Et vous n'avez pas le droit de vous plaindre avec ça, du sac à dos qui commence tout juste à se faire sentir, que vous avez envie de jeter dans le vide ou de piétiner férocement pour faire sortir une rage encore inexplorée.
Limite, vous avez juste envie de couper le circuit, de vous laisser choir sur le sol pour ne plus vous relever, ne plus réflechir, planter la tente, juste la planter là. Pas besoin de continuer et pour quoi faire d'abord hein?! M'en fous de cette gouille ! du panorama extraordinaire qui va s'offrir à moi... même pas sûr à ce rythme qu'on le voit avant la tombée de la nuit!! Foutue faiblesse, foutu manque de courage, foutue fatigue.
J'ai pas envie d'abandonner si près du but. J'ai envie d'aller au bout, de décrocher la lune si elle au rendez-vous, j'ai envie d'étoiles dans mes yeux, j'ai envie d'un souvenir pas comme les autres. D'un souvenir qu'on n'a pas besoin d'aller chercher dans les méandres de sa mémoire.
J'ai envie d'un souvenir comme celui-ci, qui aura transpiré par tous mes pores, qui me rappelle qu'il n'existe pas d'autre obstacle que soi-même. Un souvenir comme un tatouage indélébile. Comme le vent qui veille notre tente toute la nuit comme un berger ses moutons.
Un souvenir comme cette voie lactée à trois heures du mat que le froid m'autorise à regarder quelqu'instant précieux avant de courrir me blottir dans le duvet.
Un souvenir comme la chaîne de montagnes du Mont-Blanc au petit matin se frayant un chemin entre le bleu du ciel et les nuages. Comme ce vol de Gypaète, ce vautour majestueux réintroduit depuis peu dans la chaîne des Alpes et qui dans cette folle perspective que je perçois est à deux doigts de kidnapper David ! Mais il vole droit avec cette souplesse, sans un battement d'aile et glisse devant lui, devant l'homme qui se tient sur le bout d'un flan de montagne. Et cette image me coupe le souffle, cette image où l'homme est plus que jamais l'animal qu'il a toujours été pour se fondre avec la nature, avec ce gypaète qui le salue royalement, avec le vide, le ciel, la terre, le vent. A cet instant je voudrais que l'un de mes yeux soit un appareil photo instantané. Mais je préfère n'en avoir rien perdu, je suis ivre de tant de beauté.
Je fixe de mes yeux incrédules la tente, les duvets. Je repose les pieds sur terre.
Quatre heures, une nuit pour me rappeler que tout mérite sa peine. Que le bonheur parfait peut tenir à peu de choses même s'il est inconstant et sans doute éphémère. Quatre heures, une nuit et une descente pour prendre le goût du bonheur en plein vol.
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